Manipulation 2.0

À l’heure où des millions d’internautes publient leurs actions prosaïques et leurs pensées relativement intimes sur un mur virtuel à fréquence quotidienne, 700 000 d’entre eux se sont indignés de la manipulation dont facebook les a rendus victimes. Le réseau social aurait en effet manipulé leurs émotions dans la plus grande confidentialité, dans le but de mener à bien une recherche sociologique sur la « contagion émotionnelle ». Un concept qu’on conçoit très facilement à l’aide d’un peu de bon sens mais qui, jusque là, n’avait pas été prouvé via réseaux sociaux. Et pour cause: l’expérience nécessite des participants anonymes et non-informés de l’enquête dont ils sont « victimes ». D’où la controverse.

L’expérience vouée à prouver la contagion émotionnelle web

Le principe de base n’est pas compliqué: il s’agit d’envisager qu’une personne voie ses émotions influencées par celles de son entourage. En société, dans le modèle classique inter-personnel de notre relation aux autres, on conçoit assez facilement comment le contact à une personne déprimée peut miner le moral ou comment, au contraire, le dialogue avec une personne optimiste peut nous faire voir le bon côté des choses. De fait, les chercheurs de l’université Cornell et de Californie, conjointement à Facebook, se sont demandé si cette contagion avait aussi lieu au travers d’un réseau virtuel où les émotions sont transcrites par des mots, des lettres irréelles plutôt que par des émotions vives et vivaces. Le résultat confirme que, selon les messages auxquels les internautes sont confrontés, ils publient eux-mêmes des messages contenant plus de termes positifs ou négatifs, en adéquation avec la perception qu’ils ont de leur environnement au travers des messages qui leur ont été transmis.

Une controverse éthique… et hypocrite

Problème éthique: il s’agit d’une manipulation pure et simple. Les personnes concernées n’ont pas été mises au courant, on ne leur a pas demandé leur avis et facebook s’est en quelque sorte infiltré dans leur intimité dans le plus grand des secrets pour les « tester ». On repense aux expériences de stanford et autre, à cela près que dans ce contexte, les personnes étaient au courant de ce qui leur arrivait mais ont vécu des expériences bien plus traumatisantes psychologiquement. En effet, les internautes ont le sentiment d’être abusés mais il faut remettre les choses dans leur contexte: ils sont libres de publier ou non leurs états d’âme, de pleurer sur une dizaine de lignes pour expliquer leur questions profondes métaphysiques, de se dévoiler sur une plateforme web dont ils savent pertinemment qu’elle est accessible à tout le monde -et de fait à n’importe qui. Alors, définitivement, il y a quelque chose de dérangeant à être surveillé de la sorte; il faut cependant réaliser que ce qui est réellement dérangeant, c’est le concept de même d’étalage de vie privée sur internet, relevant d’un voyeurisme-exhibitionniste des plus éthiquement problématiques, puisqu’on en est à parler éthique.